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Les nouveaux modes de travail vont-ils influencer l’urbanisme de demain ?

17 mars 2020, le jour où tout a basculé : les yeux rivés sur notre poste de télévision, c’est avec inquiétude que nous prenons connaissance des restrictions imposées par la crise sanitaire. De Madrid en passant par Shanghai, Rio ou Tel Aviv, le monde semble s’être figé dans un mouvement de panique, un peu interdit à l’idée de songer au lendemain. Et c’est peu dire : les hôpitaux se remplissent à la vitesse de l’éclair, des familles entières sont en deuils et l’économie mondiale est en apnée. Un brouhaha anxiogène. Exit la vie sociale, exit notre vie de quartier tant aimée, il va falloir composer et rester chez soi, à l’isolement, avec comme unique droit de sortie le ravitaillement alimentaire, ou le bureau pour ceux qui ne peuvent faire autrement. Durement frappé par ces nouvelles règles, le monde de l’entreprise n’a pas eu d’autre choix que de mettre en place le télétravail, une aubaine pour certains employés, mais bien souvent révélateur de fracture sociale. Mais parce que du chaos jaillit toujours de pertinentes réflexions, très en phase avec leur temps, nous assistons aujourd’hui à l’émergence d’un nouveau paradigme en termes d’organisation de travail…

Au bout d’un an et demi de crise, les changements qu’ont connus les activités humaines ont prouvé le lien immuable entre ville et travail, la première englobant le second, le second agençant les grands principes spatio-temporels. Dans quelle mesure les nouveaux modes de travail vont-ils dessiner la ville de demain et faire émerger une nouvelle approche de l’urbanisme ?


Le tissu urbain bousculé par le monde de l’entreprise


Le boom du télétravail, à marche forcée il y a encore quelques mois, a considérablement transformé l’expérience de la ville qu’en a fait sa population. Les salariés, tout du moins pour une grande majorité, se sont retrouvés assignés à domicile mettant de côté leur environnement professionnel. L’accès à l’espace public et la liberté de circuler étant plus que restreinte, les quartiers résidentiels ont retrouvé leur dynamisme face à des quartiers d’affaires aux airs de villes fantômes. Au regard d’une digitalisation massive, d’un management plus que jamais porté sur l’humain et le télétravail qui a séduit patrons et employés, le paysage de l’immobilier de bureau est actuellement en pleine mutation. Un modèle basé sur l’hybridité qui jongle entre présentiel et distancel semble être une tendance qui se consolide. Au programme : réduction des mètres carrés, meilleure localisation, réaménagement intelligent des espaces de travail, voire leurs satellisations. En bref, l’idée est de repenser le bureau et donner aux salariés l’envie d’y passer du temps.


Dans cette optique, le bureau classique, qu’il soit individuel ou collectif, fait face à une concurrence croissante des tiers lieux qui offrent une flexibilité rêvée, couplée à de nombreux avantages. Quelque peu essoufflés avant la crise sanitaire, les espaces de coworking en sortent renforcés et la tendance ne se relâche pas. Dans Paris, le taux d'occupation moyen est de 71 % selon la dernière étude de Workthere publiée par Savills. Au total, la capitale recense 371 sites de locations de bureaux, dont 22 ont été ouverts en 2021. Avec 647 € HT/mois/personne, ce marché enregistre une baisse de son tarif moyen, tout en proposant un panel de plus en plus large de services. Dans une époque marquée par le concept de qualité au travail, le modèle hybride apparait comme une réponse aux aspirations de tout un chacun : celle de pouvoir concilier au mieux ses longues journées de travail et sa vie personnelle. Ce que la crise a montré du doigt, c’est que certaines tâches peuvent être réalisées seul et surtout sans supervision, ni encadrement. Pour ces dernières, le présentiel n’est donc pas un impératif, ce qui amène donc à revoir le temps de présence dans l’entreprise. Fini le train-train quotidien des embouteillages à n’en plus finir, des rames de métro bondées et des longues distances éreintantes au volant de son véhicule, un temps si précieux est alors optimisé !


L’exode urbain : mythe ou réalité ?


Si la question du full remote a enflammé les débats pour le pire et le meilleur, il y a fort à parier qu’un temps réduit mais surtout choisi de son plein gré, fasse l’unanimité. Que l’on opère de son bistro favori, ou tranquillement chez soi à organiser sa « to do list » de la journée, le télétravail a nous a libéré géographiquement parlant.


Enfermés dans de petites surfaces, sans extérieur ni de sas de décompression, un certain nombre de citadins ont décidé de prendre la poudre d’escampette pour gagner en qualité de vie. Simple fantasme ou réalité ? S’appuyant sur ses 22 millions de membres français, le réseau LinkedIn s’est penché depuis le début de la crise sur la mobilité géographique des employés face à la crise sanitaire, et le résultat est sans appel : difficultés à se loger, surpopulation, nuisances sonores et coût de la vie élevé, Paris n’a plus autant la côte que jadis et a vu près de 18% de sa population déménager. Si la capitale est sur la première marche du podium, c’est aussi parce qu’une grande majorité de ses habitants peuvent partir, sans avoir à démissionner de leur poste, l’espace francilien comptant 60% de cadres, contre à peine un tiers sur l’ensemble de la France. Parmi les grandes gagnantes de cette crise, nous retrouvons Marseille (+8,2%), Montpellier (7,8%), ou encore Rennes (+7,2%) qui ont conquis les jeunes trentenaires pour leur dynamisme croissant. Forte de son offre en termes de métiers numériques, Marseille a dorénavant tout d’une grande et séduit bien au-delà de ses calanques, de son art de vivre, mais pour son offre culturelle de plus en plus riche. Mais Rennes et Montpellier ne sont pas en reste et font figure d’exemples « des villes du quart d’heure », un concept prometteur qui dessine les contours de l’urbanisme de demain. Caractérisé par une organisation polycentrique, ce modèle défend l’idée de réduction des besoins de déplacements pour que chacun puisse trouver à moins de 15 minutes les fonctions essentielles à son quotidien. Considérée comme une douce utopie par certains, cette idée commence à faire lentement mais surement son chemin au sein de certaines collectivités. D’abord l’apanage de Paris, puis des moyennes à grandes villes, les espaces de coworking fleurissent dans les territoires ruraux. Une tendance qui n’est pas prête de se relâcher alors que des milliers de citadins ont sauté le pas pour se mettre totalement ou partiellement au vert. Une aubaine pour la socialisation et un semblant de « bureau » qui n’est pas pour déplaire aux nouveaux arrivants… Et les mairies l’ont bien compris, certaines n’hésitent plus à faire les yeux doux aux citadins, à grands renforts de publicités alléchantes sur le cadre de vie proposé.


Des centres d’affaires réinventés…


Tours dignes de Gotham City, foule bouillonnante d’hommes et de femmes en costumes marchant d’un pas pressé, les quartiers d’affaires sont de véritables villes dans la ville. Loin d’être apparus au XXème siècle, ces places fortes accueillait jadis commerçants, artisans, agriculteurs, le cœur battant de la cité où les échanges allaient bon train. L’urbanisation des territoires a progressivement fait évoluer leurs essences pour devenir aujourd’hui d’immenses centres financiers et commerciaux présents dans les plus grandes mégalopoles au monde. Née dans les années 1960 et accueillant plus de 400 entreprises, 160 .000 salariés sur plus de 3,6 millions de mètres carrés, La Défense est considérée comme le 4 ème centre le plus attractif au monde. Éprouvé par la crise sanitaire, il a soulevé d’importantes réflexions quant aux limites de son modèle. Favorisant la mutualisation et le regroupement des bureaux, les quartiers d’affaires traditionnels sont aujourd’hui remis en question face à l’évolution des modes de travail. Conçus dans une logique fonctionnelle essentiellement professionnelle, ces mastodontes jouent sur les flux et plus précisément sur la mobilité pendulaire qui structure et organise le tissu urbain. Des va-et vient entre le domicile et le lieu de travail qui engendrent inévitablement un encombrement du trafic et une pollution atmosphérique de plus en plus importante…


S’il est encore trop tôt pour mesurer les conséquences de l’éclatement des espaces de travail sur ces centres d’affaires, les professionnels commencent à voir émerger plusieurs schémas : « La ville telle qu’elle a été construite avec, d’un côté, des quartiers d’affaires, de l’autre, des quartiers résidentiels et, entre les deux, les transports, est questionnée. Ce n’est pas la fin du quartier d’affaires, mais il devra se transformer avec des approches plus mixtes agrégeant habitat, commerces, locaux d’entreprise, tiers-lieux partagés… » avance Brigitte Bariol Mathais, déléguée générale de la Fédération nationale des agences d’urbanisme. Particulièrement déconnecté de la ville, il est probable que le « tout bureau » que nous connaissons aujourd’hui soit un jour davantage en interaction avec les citoyens, et non plus replié sur lui-même… Et pourquoi pas un poumon vert à l’avant-garde de la transition écologique ?


S’appuyant tout entier sur nos modes de travail, l’urbanisme du territoire français a de grandes chances d’être bousculé dans les années à venir. Essence même de notre quotidien, le travail façonne la ville comme nul autre : des logements en passant par les universités, la question des transports en commun, ou les routes, l’activité de production est fondatrice. Dans un pays tel que le nôtre caractérisé par une forte centralisation politique, culturelle et économique, la donne est en train de changer pour se fondre au mieux dans les dynamiques actuelles. Courses en ligne, enseignement sur la toile, rendez-vous médical en visioconférence, le digital a sensiblement modifié nos habitudes, et il est certain que ces approches vont peu à peu s’infiltrer dans le monde du travail… et par extension dans le paysage urbain de demain. A l’image de toute crise, le Covid-19 aura sans nul doute des répercussions dans l’ossature spatio- temporelle du travail au sens large. Depuis plus d’un an, les flux urbains ont connu des modifications en nature comme en volume, basées sur une indifférenciation entre domicile et bureau, jusqu’à la naissance de lieux tampons. Si les ébauches pour brosser le portrait de la ville du futur sont multiples, embrasser le spectre de l’entreprise a l’avantage de remettre l’humain au centre et montrer combien la métropole est un écosystème singulier…et porteur !



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